Hélène et Victor Basch (1863-1944), l’amour au-delà de la barbarie


Hélène et Victor Basch

Les années de naissance et de mort coïncident. Hélène et Victor Basch ne peuvent pas être plus unis. L’Ain n’a été pour eux que la destination finale de deux parcours à l’aboutissement tragique.

Viktor Vilém Basch, le plus célèbre du couple, est né à Pest, dans ce qui était alors l’Empire austro-hongrois. 10 ans après sa naissance, et par l’entremise du tout récent gouvernement royal autonome hongrois, Pest fusionne avec les villes d’Obuda et de Buda pour former Budapest. Victor est le fils de Raphaël Basch (1813-1907), écrivain et journaliste praguois (donc austro-bohémien), et de Fanny Weiszweiler (v.1839-1876), bratislavienne vivant alors avec Philippe Langsfeld. Victor doit attendre 1884 pour prendre officiellement le nom de son véritable père. Ce père influent participe activement à l’insurrection viennoise de 1848, lors du Printemps des Peuples, avant de travailler pour des journaux à Vienne, à Berlin et à Paris, notamment l’Österreichische Zeitung et surtout en matière de questions économiques. En 1875, il devient correspondant de presse à Paris pour des journaux allemands tels que le Neue Freie Presse, prenant le pli du journalisme politique. Il devient alors l’ami d’Adolphe Thiers et de Léon Gambetta. En parallèle, il publie quelques pamphlets sous le nom de Ein Altoesterreicher, soit Un Vieil Autrichien. En 1883, prenant sa retraite, il reste à Paris jusqu’à sa mort. Pour la mère du jeune Victor, le destin est tout autre. Victime de crises de neurasthénie, elle se suicide par défenestration en 1876. Victor Basch n’a alors que 13 ans.

Victor Basch suit donc son père à Paris où ils s’installent au 62 rue Rodier, dans le IXe arrondissement. Il étudie dans une école juive puis au lycée Condorcet (où il sympathisera avec le jeune agrégé Jean Jaurès) avant d’étudier l’allemand et la philosophie à la Sorbonne où il sort major. En 1885, il devient agrégé en langues vivantes puis devient professeur d’allemand et d’esthétique à l’Université de Nancy (1885-1887), professeur de philosophie à l’Université de Rennes (1887 à 1906, où il sera attaqué à domicile en tant que juif et partisan de Dreyfus), chargé de cours de langue et littérature allemandes à la Sorbonne (1906-1913), professeur adjoint (1913-1921), professeur sans chaire mais enseignant malgré tout officieusement l’esthétique (1921-1928) et enfin professeur d’esthétique (1928-1933), toujours à la Sorbonne.

Spécialiste de l’esthétique, philosophie de l’art et du beau, Basch publie plusieurs ouvrages, dont L’Esthétique de Kant (1896), Le Maître-problème de l’esthétique (1921) ou encore Essais d’esthétique, de philosophie et de littérature (1934). On retrouve également d’autres œuvres, telles que La Poétique de Schiller (1897), La philosophie allemande au XIXe siècle (1912), L’Aube : proses de guerre (1918), La Vie douloureuse de Schumann (1926), Les Doctrines politiques des philosophies classiques de l’Allemagne (1927), etc.

En parallèle de son métier de philosophe, Victor Basch est une personnalité engagée. On le voit s’impliquer dans plusieurs combats : le soutien à Alfred Dreyfus, la mise en place du Front populaire, le soutien aux Républicains espagnols, la lutte contre l’extrême droite et le nazisme… Co-fondateur en ce sens de la Ligue française pour la Défense des Droits de l’Homme et du Citoyen avec Ludovic Trarieux et Lucien Herr, il en devient président de 1926 à sa mort. Le 14 juillet 1899, il évoque les nouvelles Bastilles : « La Bastille militaire, la Bastille judiciaire, la Bastille universitaire. Je bois à tous les destructeurs de Bastille, je bois à une humanité plus belle, plus juste, plus libre, plus fraternelle ». Après la Première Guerre mondiale, Basch travaille au rapprochement franco-allemand, réalisant de nombreuses conférences.

Ilona Fürth, de son côté, est née la même année et dans la même ville que Victor Basch. Tout comme lui, elle écrira et s’engagera, notamment dans Les Cahiers des Droits de l’Homme. C’est au temple de Pest en 1885 que Victor Basch épouse Hélène Fürth.Cinq enfants naissent de cette union : Lucien (1886-1905), Fanny (1887-1901), Suzanne (1891), Yvonne (1889-1975) qui épousera le sociologue Maurice Halbwachs (1877-1945, mort en déportation à Buchenwald) et Georges (1894-1940, mort par suicide le 20 juin alors qu’il était en déroute avec l’armée française dans l’Est), marié à Marianne Moutet, fille du ministre des Colonies Marius Moutet (1876-1968). Le fils de Georges, André-Victor Basch, sera le gendre de l’écrivain Georges Bataille. L’une des petites-filles de Victor et Hélène, et fille de Georges et Marianne, Françoise Basch, a enseigné la civilisation anglo-américaine à l’Université Paris 7, et a écrit une biographie de ses grands-parents. Comme eux, elle s’est impliquée dans plusieurs combats, notamment le féminisme et l’indépendance de l’Algérie.

Victor Basch devient français en 1887. Hélène et lui vivent au 8 rue Huysmans, dans le VIe arrondissement de Paris dès 1913 et jusqu’à leur fuite en Zone libre en 1940. Juste avant, dès le début de l’Occupation, leur appartement est pillé, de nombreux écrits disparaissent.

Accompagnés de leur belle-fille et de deux enfants, Hélène et Victor quittent Paris et s’installent à Caluire-et-Cuire, au 116 grande rue Saint-Clair. Vu comme une menace en raison de ses liens avec les Droits de l’Homme mais également avec la franc-maçonnerie, Victor Basch est activement recherché. Il est repéré en janvier 1944, et le 10 janvier Paul Touvier et une dizaine de ses miliciens, accompagnés du chef régional Joseph Lécussan et du lieutenant allemand August Moritz, Victor Basch est arrêté. Hélène refuse de l’abandonner. Moritz les jugeant trop âgés (80 ans), il a alors été décidé de les exécuter. Envoyés à la Combe de Crépieux (Neyron), dans l’Ain, le soir-même, ils sont exécutés de plusieurs coups de feu : par Lécussan pour Victor, par Henri Gonnet pour Hélène. Un écriteau est laissé sur le corps de Victor, sur lequel est inscrit : « Terreur contre terreur. Le juif paie toujours. Ce juif paye de sa vie l’assassinat d’un National. A bas De Gaulle-Giraud. Vive la France. – Comité national anti-terroriste, région lyonnaise ».

Les procès Touvier donneront plusieurs non-lieux sur l’assassinat des époux Basch, la justice estimant qu’il serait le fait de Lécussan et de Moritz. Ce dernier sera condamné par contumace en 1954 pour ses activités à Lyon mais réussira à échapper à la justice : les époux Klarsfeld le retrouvent à Sankt Pauli, en Allemagne, et le rencontrèrent, celui-ci se déclarant innocent. Il s’est ensuite fait discret, la justice ne le rattrapant pas. Né en 1913, il décède certainement à une date indéterminée.Quant à Lécussan, celui-ci dira en 1945 : « Ce juif hongrois, président de la Ligue des Droits de l’Homme, symbolisait la mafia judéo-maçonnique ayant asservi la France ; cet échappé des ghettos de l’Europe centrale était l’une des puissances occultes… Il fut le créateur du Front populaire qui devait conduire notre pays à la catastrophe… Professeur à la Sorbonne, il pourrissait la jeunesse française ».

Victor et Hélène Basch sont inhumés à la Nécropole nationale de la Doua, à Villeurbanne. Sur le mémorial qui leur est consacré à Neyron est inscrit : « Ici Victor Basch, professeur à la Sorbonne et président de la Ligue des Droits de l’Homme, et Hélène Fürt, sa compagne, furent sauvagement assassinés par la Milice. N’OUBLIONS JAMAIS LES VICTIMES DE LA HAINE RACIALE ».

Les époux Basch font l’objet de plusieurs actes commémoratifs, avec de nombreuses rues et places (dans des villes telles que Neyron, Bourg-en-Bresse, Lyon, Rennes, Vandoeuvre-lès-Nancy, etc.). La place Victor Basch, dans le XIVe arrondissement de Paris, devient la place Victor et Hélène Basch en 1992. Une école de Caluire-et-Cuire porte le nom de Victor Basch, tout comme un lycée à Rennes mais avec les prénoms des époux. Un mémorial a été érigé à Neyron sur le lieu de leurs assassinats. On retrouve également leurs noms pour des amphithéâtres d’université, une station de tramway à Colombes… Enfin, en 1986, la Poste émet un timbre à l’effigie de Victor Basch.Les archives de Victor Basch sont conservées aux Archives départementales des Yvelines.

Photo : Lycée Hélène et Victor Basch (Rennes)

Sources : enenvor.fr, Centre Victor Basch, Jean Colrat, Philippe Videlier, Victor Basch 1863-1944 un intellectuel cosmopolite (Françoise Basch, Liliane Crips, Pascale Gruson), Michelle Zancarini-Fournel, maitron.fr

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